Phénoménologie : définition simple, Husserl, Heidegger et méthode
Mis à jour le 12 octobre 2026 · 10 min de lecture · Par Spire Light
La phénoménologie est un courant philosophique qui étudie les phénomènes tels qu’ils apparaissent à la conscience : non pas les choses telles qu’elles seraient en elles-mêmes, mais l’expérience qu’en fait quelqu’un. En recherche qualitative, le mot désigne aussi des méthodes qui décrivent ou interprètent l’expérience vécue de personnes, le plus souvent à partir d’entretiens.
Qu’est-ce que la phénoménologie ?
Le mot vient du grec phainomenon, « ce qui apparaît ». Une approche phénoménologique ne commence pas par chercher les causes d’une situation ni par la ranger dans une théorie. Elle demande d’abord comment cette situation est vécue par ceux qui la traversent : un premier stage, un diagnostic, un retour aux études.
En termes simples, la phénoménologie prend l’expérience au sérieux avant de l’expliquer. Edmund Husserl, qui fonde le courant avec ses Recherches logiques (1900-1901), en fait un mot d’ordre : le « retour aux choses mêmes ». Pascal Antoine et Jonathan Smith (2017), qui citent la formule, y voient le principe de la recherche phénoménologique : laisser les choses se présenter dans leurs propres termes, en mettant de côté autant que possible hypothèses et attentes.
Le courant a une histoire particulière en France. Husserl y présente sa philosophie lors de conférences à la Sorbonne en 1929, publiées d’abord en français, en 1931, sous le titre Méditations cartésiennes, dans une traduction de Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas. Maurice Merleau-Ponty publie la Phénoménologie de la perception en 1945, et Paul Ricœur traduit en 1950 les Idées directrices pour une phénoménologie.
Husserl : intentionnalité et épochè
L’intentionnalité. La conscience est toujours dirigée vers quelque chose : on ne craint pas dans le vide, on craint un examen. L’idée se résume souvent par la formule « toute conscience est conscience de quelque chose ». Pour la recherche, on n’étudie donc pas une expérience séparée de son objet, ni un objet séparé de la manière dont il est vécu : le même examen n’est pas la même expérience pour l’étudiant qui le redoute et pour celui qui l’attend avec confiance.
L’épochè. Le mot grec signifie suspension. Dans les Idées directrices pour une phénoménologie (1913), Husserl demande de suspendre l’attitude naturelle, c’est-à-dire la croyance spontanée dans le monde et tout ce que l’on croit déjà savoir de lui, pour décrire ce qui apparaît tel qu’il apparaît. Suspendre ne veut dire ni nier ni douter : le monde n’est pas perdu, il est mis entre parenthèses. L’épochè ouvre ce que Husserl appelle la réduction phénoménologique ; en anglais, les chercheurs parlent de bracketing.
Heidegger et Merleau-Ponty : l’être-au-monde et le corps
Martin Heidegger, d’abord assistant de Husserl puis son successeur à Fribourg, déplace la question dans Être et temps (1927), qu’il dédie à Husserl. L’être humain, qu’il nomme Dasein, n’est pas d’abord une conscience qui observe le monde : il est toujours déjà pris dans des situations, des relations et une histoire. Heidegger appelle cette structure l’être-au-monde.
Il en tire une conséquence pour la méthode : on comprend toujours à partir de ce que l’on est et de ce que l’on sait déjà, et interpréter consiste à développer cette compréhension. La phénoménologie devient herméneutique. C’est à cette phénoménologie herméneutique que se rattache l’analyse phénoménologique interprétative, présentée plus bas.
Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception, place le corps au centre. Nous ne percevons pas le monde depuis une conscience détachée, mais à travers notre corps propre, qui se meut, se fatigue et s’oriente : nous habitons le monde par le corps avant de le penser. Dans l’avant-propos, il tire aussi de la réduction une leçon souvent citée : elle ne peut jamais être complète, parce que celui qui réfléchit est lui-même au monde.
Pour un mémoire, retenez-en une position modeste : vous pouvez tenir vos idées préalables à distance, pas les effacer.
La phénoménologie en recherche qualitative : Giorgi et l’IPA
Deux méthodes très citées ont transposé la phénoménologie à l’enquête par entretiens :
- La méthode descriptive d’Amedeo Giorgi. Fortement inspirée de Husserl, elle met entre parenthèses les a priori du chercheur pour décrire la structure essentielle de l’expérience. Giorgi l’expose dans The Descriptive Phenomenological Method in Psychology (2009) et, en français, dans un chapitre de l’ouvrage collectif La recherche qualitative : enjeux épistémologiques et méthodologiques (Poupart et al., 1997). D’après la présentation qu’en font St-Germain, Delpêche et Mercier (2009), l’analyse compte cinq étapes : recueillir les données verbales, les lire pour en saisir le sens global, les diviser en unités de signification, les reformuler dans le langage de la discipline, puis en faire la synthèse pour dégager la structure du phénomène.
- L’analyse phénoménologique interprétative (IPA). Née dans la psychologie de la santé britannique autour de Jonathan Smith, elle a pour manuel Interpretative Phenomenological Analysis: Theory, Method and Research, de Smith, Paul Flowers et Michael Larkin (2009 ; 2e éd. 2022). L’IPA ne prétend pas suspendre tout savoir préalable. Elle assume une « double herméneutique » : le participant cherche à donner sens à son expérience, et le chercheur cherche à donner sens à ce travail du participant. Elle est aussi idiographique : elle analyse chaque cas en détail avant de comparer les cas entre eux.
Antoine et Smith (2017), qui présentent l’IPA en français, la décrivent comme l’une des approches les plus reconnues en psychologie. L’échantillon y est restreint, et l’on vise son homogénéité plutôt que sa représentativité ; dans une revue qu’ils citent, Smith (2011) relevait des études de 1 à 14 participants. Ils jugent la saturation le plus souvent inappropriée en IPA, puisque les entretiens sont menés avant l’analyse.
Dans les deux méthodes, les données viennent le plus souvent d’entretiens ouverts, où la personne raconte son expérience avec ses propres mots. Antoine et Smith décrivent un entretien semi-structuré, aux questions ouvertes préparées avec soin, mené de façon non directive, enregistré puis retranscrit intégralement. Sa préparation et sa conduite sont expliquées dans l’article sur l’entretien semi-directif. En français, le manuel de Pierre Paillé et Alex Mucchielli, L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales (5e éd., 2021), consacre un chapitre à « l’examen et l’analyse phénoménologiques des données d’entretien ».
Phénoménologie et herméneutique : quelle différence ?
Les deux courants sont proches, mais ne posent pas la même question :
| Phénoménologie descriptive | Herméneutique | |
|---|---|---|
| Question de départ | Comment le phénomène apparaît-il à la conscience, et quelle est sa structure ? | Comment comprendre un sens, un texte ou une action, à partir de ce que l’on sait déjà ? |
| Auteurs | Husserl ; en recherche, Giorgi | Heidegger, Gadamer, Ricœur ; en recherche, l’IPA s’en réclame aussi |
| Idées préalables du chercheur | Mises entre parenthèses par l’épochè | Conditions de la compréhension, à expliciter plutôt qu’à suspendre |
| Démarche | Décrire au plus près de ce qui est vécu | Interpréter, en allant et venant entre les parties et le tout |
| Résultat | Une description de la structure essentielle de l’expérience | Une interprétation située, que d’autres lectures peuvent enrichir |
Pour Hans-Georg Gadamer, dans Vérité et méthode (1960 ; traduction française intégrale en 1996), nos préjugés ne ferment pas l’accès au sens : ce sont eux qui nous ouvrent à ce qu’il faut comprendre. C’est presque l’inverse de l’épochè. L’IPA se place entre les deux : elle reprend de la phénoménologie l’attention à l’expérience vécue, et de l’herméneutique l’idée que le chercheur interprète.
Dans un mémoire, choisissez une position et tenez-la. Si vous annoncez une démarche descriptive, ne présentez pas vos thèmes comme des interprétations ; si vous suivez l’IPA, dites comment vos propres connaissances ont orienté votre lecture.
Faire une analyse phénoménologique d’entretien
Les étapes ci-dessous suivent le cycle d’analyse de l’IPA tel que le décrivent Antoine et Smith (2017). Si vous suivez Giorgi, reprenez ses cinq étapes ; ne mélangez pas les vocabulaires des deux méthodes.
- 1
Retranscrivez et mettez en page
Retranscrivez l’entretien intégralement et laissez une large marge de chaque côté du texte. Commencez par un entretien que vous jugez riche. - 2
Lisez l’entretien en entier
Une première lecture globale, avant toute annotation, donne une vue d’ensemble du récit. - 3
Annotez ligne à ligne
Dans une marge, notez ce qui vous frappe : ce que dit la personne, la façon dont elle le dit, ses contradictions, vos questions. Gardez ses mots ou un vocabulaire ordinaire : Antoine et Smith rappellent qu’un francophone ne parle pas de ses réactions en termes de « coping », et qu’un tel terme serait donc étrange dans les annotations. - 4
Dégagez les thèmes du cas
Dans l’autre marge, formulez des thèmes de plus haut niveau, puis cherchez comment ils se relient. Terminez l’analyse de cet entretien par la liste de ses thèmes majeurs avant de passer au suivant. - 5
Comparez les cas
Analysez chaque entretien de la même façon, en revenant au besoin sur les précédents. Rassemblez ensuite les thèmes de tous les cas, regroupez-les, renommez-les, et construisez un tableau de thèmes super-ordonnés qui montre les convergences et les divergences entre participants.
La deuxième édition du manuel de Smith, Flowers et Larkin (2022) a refondu le chapitre sur l’analyse et mis à jour sa terminologie. Si vous suivez cette édition, la plus récente, reprenez ses termes et ses étapes de bout en bout.
Rédigez ensuite les résultats thème par thème, chacun appuyé sur des extraits cités avec le code du participant et l’horodatage. Un thème ne se résume pas au nombre de participants qui l’évoquent : montrez aussi en quoi les expériences diffèrent.
Exemple fictif : le retour aux études
Léa, en master 2 de psychologie, se demande comment des adultes qui reprennent une licence après plusieurs années de travail vivent leur premier semestre. Elle suit l’IPA et mène quatre entretiens semi-directifs avec des participants au profil proche, enregistrés sur le matériel autorisé par son université. L’extrait, les annotations et les thèmes sont fictifs.
Question d’ouverture : « Pouvez-vous me raconter votre premier jour à l’université ? »
Extrait : « Le premier jour, en amphi, j’ai cherché une place pas trop devant. Tout le monde avait vingt ans. Je me suis dit : qu’est-ce que je fais là ? Et puis le prof a parlé d’un cas que je connaissais par mon travail, et là, d’un coup, j’étais à ma place. » (P2, 00:14:05)
Annotations :
- « pas trop devant » : ne pas se faire remarquer, choisir sa place dans l’amphi ;
- « tout le monde avait vingt ans » : l’âge comme écart visible ;
- « qu’est-ce que je fais là ? » : elle se pose la question à elle-même, doute sur sa place ;
- « d’un coup » : un basculement, déclenché par un contenu de cours.
Thèmes de l’entretien : se sentir à part dans l’amphi ; quand l’expérience de travail redonne une place.
Après les quatre entretiens : le thème super-ordonné « trouver sa place » réunit ces deux thèmes et des thèmes proches chez P1 et P3. Chez P4, le sentiment d’être à part ne passe pas : il décrit des cours où son expérience ne sert jamais.
Dans ses résultats : « Pour trois des quatre participants, le sentiment d’être à part s’atténue quand leur expérience professionnelle devient utile en cours ; pour le quatrième, cette occasion ne se présente pas, et le doute persiste. »
Les annotations et les thèmes restent au plus près des mots de P2, sans concept théorique. La phrase de résultats montre la divergence de P4 au lieu de la gommer, et ne dit rien des adultes en reprise d’études en général : quatre entretiens ne le permettent pas.
Les critiques de la phénoménologie
Quatre critiques sont utiles à connaître pour la discussion de votre mémoire :
- Une réduction complète est impossible. Merleau-Ponty le disait déjà. Une méthode qui promet une mise entre parenthèses totale s’expose à cette objection ; l’IPA y répond en assumant l’interprétation.
- Un récit n’est pas l’expérience. Un entretien donne accès à ce que la personne dit de son vécu, avec ses mots, ses oublis et ce qu’elle veut bien montrer. Antoine et Smith le reconnaissent : l’IPA ne croit pas à un accès direct à l’expérience, elle cherche à s’en approcher autant que possible.
- Est-ce encore de la phénoménologie ? Max van Manen (2017) reproche à l’IPA de s’intéresser à la personne, à ses points de vue et à sa compréhension plutôt qu’au phénomène lui-même. Smith (2018) répond que l’IPA porte à la fois sur l’expérience préréflexive et sur la réflexion des participants. Le philosophe Dan Zahavi (2019) renvoie les deux auteurs dos à dos, tout en jugeant qu’un usage trop libre du mot finit par nuire à la réputation de la phénoménologie.
- Une méthode trop souple ? Giorgi (2011) estime que, faute de procédures fixées, une étude IPA ne peut pas être répliquée. Antoine et Smith notent eux-mêmes que la liberté laissée au chercheur favorise la créativité pour les uns et l’opacité pour les autres.
Dans la méthodologie et la discussion, nommez la méthode suivie, expliquez comment vous avez tenu vos idées à distance, par exemple avec un journal de bord, et limitez vos conclusions aux participants rencontrés. Faites relire ce passage par votre directeur ou directrice de mémoire.
Questions fréquentes
- Qu’est-ce que la phénoménologie en termes simples ?
- C’est l’étude de l’expérience telle qu’elle est vécue, avant toute explication par des causes ou des théories. Fondée par Edmund Husserl au début du XXe siècle, elle a inspiré des méthodes de recherche, comme celle de Giorgi ou l’IPA, qui décrivent ou interprètent ce que des personnes ont vécu, le plus souvent à partir d’entretiens.
- Quelle différence entre phénoménologie et herméneutique ?
- La phénoménologie cherche à décrire comment un phénomène apparaît à la conscience, en mettant entre parenthèses les idées préalables du chercheur. L’herméneutique s’intéresse à l’interprétation du sens et tient ces idées préalables pour des conditions de la compréhension, à expliciter. Heidegger a relié les deux, et l’IPA se rattache à cette phénoménologie herméneutique.
- Qu’est-ce que l’épochè ?
- C’est, chez Husserl, la suspension de l’attitude naturelle, c’est-à-dire de la croyance spontanée dans le monde et de ce que l’on croit déjà savoir de lui, pour décrire ce qui apparaît tel qu’il apparaît. Suspendre ne veut dire ni nier ni douter. En recherche, on parle de mise entre parenthèses ; Merleau-Ponty rappelait que la réduction ne peut jamais être complète.
- Comment faire une analyse phénoménologique ?
- Choisissez d’abord une méthode et tenez-vous-en à ses termes. En IPA, retranscrivez l’entretien intégralement, lisez-le en entier, annotez-le ligne à ligne avec les mots du participant et dégagez les thèmes de ce cas, puis passez aux suivants avant de comparer les cas dans un tableau de thèmes super-ordonnés. Giorgi propose cinq étapes, des données verbales à la synthèse de la structure du phénomène.
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