Triangulation en recherche : les quatre types et comment l’appliquer
Mis à jour le 12 octobre 2026 · 9 min de lecture · Par Spire Light
La triangulation consiste à étudier une même question de recherche sous plusieurs angles : plusieurs sources de données, plusieurs méthodes, plusieurs chercheurs ou plusieurs théories. Vous comparez ensuite ce que chaque angle fait apparaître, pour voir où les résultats se rejoignent, où ils se complètent et où ils se contredisent.
Qu’est-ce que la triangulation ?
Le mot vient de la topographie : on situe un point en le visant depuis deux points connus. Transposée aux sciences sociales, l’image dit qu’un phénomène observé sous plusieurs angles est mieux cerné que sous un seul. Le sociologue américain Norman K. Denzin a systématisé la notion dans The Research Act, paru en 1970, dont la troisième édition date de 1989.
Trianguler, c’est combiner, pas accumuler. Toutes les sources doivent porter sur la même question et, pour Uwe Flick, compter autant les unes que les autres dans l’analyse. Avec Sabine Caillaud (2017), il en donne un contre-exemple : des entretiens exploratoires qui servent seulement à construire un questionnaire ne relèvent pas de la triangulation, parce que les deux méthodes ne sont pas traitées sur un pied d’égalité.
La triangulation ne se confond pas non plus avec les méthodes mixtes. Elle peut rester entièrement qualitative, quand vous combinez des entretiens, un focus group et des documents. Les méthodes mixtes associent toujours des données qualitatives et quantitatives. Si un questionnaire et des entretiens portent sur la même question et que vous comparez leurs résultats, vous faites les deux à la fois.
Les quatre types de triangulation selon Denzin
Denzin distingue quatre types de triangulation. Carter et ses collègues les présentent dans un court article de synthèse publié dans l’Oncology Nursing Forum (2014), d’après la deuxième édition de The Research Act (1978) :
| Type | Ce que vous combinez | Exemple dans un mémoire |
|---|---|---|
| Triangulation des données | Plusieurs sources : des personnes, des moments ou des lieux différents | Interroger des étudiants de licence et de master, ou les mêmes étudiants avant et après les partiels |
| Triangulation des chercheurs | Plusieurs personnes qui codent ou interprètent le même matériau | Faire coder un même extrait par une seconde personne autorisée à lire les données, puis comparer les codes |
| Triangulation théorique | Plusieurs cadres théoriques pour lire les mêmes données | Lire les mêmes entretiens avec une sociologie du travail et avec une sociologie des temps sociaux |
| Triangulation méthodologique | Plusieurs techniques au sein d’une même méthode, ou plusieurs méthodes de recueil | Des entretiens, un focus group et l’analyse de documents sur la même question |
Dans un mémoire qualitatif, la triangulation des données et la triangulation méthodologique sont les plus accessibles, et elles se combinent souvent : interroger des étudiants en entretien individuel, puis réunir d’autres étudiants en focus group, c’est utiliser deux méthodes et deux groupes de personnes. La triangulation des chercheurs suppose qu’une seconde personne ait le droit de lire vos données : vérifiez ce que prévoit votre notice d’information. La triangulation théorique est la plus exigeante, car il faut montrer ce que chaque cadre fait voir et ce qu’il laisse dans l’ombre.
Convergence ou complémentarité : à quoi sert la triangulation ?
Breitmayer, Ayres et Knafl distinguent deux buts dans leur article « Triangulation in qualitative research: evaluation of completeness and confirmation purposes » (1993) :
- La convergence, ou confirmation. Vous vérifiez si des sources différentes conduisent au même résultat. Si les entretiens, le focus group et les documents disent la même chose, il devient moins probable que votre conclusion tienne à une seule méthode ou à un seul groupe.
- La complémentarité, ou complétude. Chaque source éclaire une autre facette. Un règlement dit ce qui est prévu, les entretiens disent comment les personnes le vivent ; ensemble, ils donnent une image plus complète.
Un troisième cas se présente souvent : la divergence, quand les sources se contredisent. Ce n’est pas un échec. Pour Caillaud et Flick (2017), des résultats divergents ne sont pas des erreurs : ils s’interprètent à partir des perspectives théoriques qui sous-tendent chaque méthode. Une divergence bien expliquée fait souvent partie des résultats les plus intéressants d’un mémoire.
Breitmayer et ses collègues notent que beaucoup de chercheurs qui disent avoir triangulé ne montrent pas ce que la triangulation a apporté, à la confirmation ou à la complétude des données. Fixez donc votre but à l’avance, au besoin pour chaque sous-question, et montrez dans vos résultats où les sources convergent, se complètent ou divergent.
La triangulation est-elle obligatoire dans un mémoire ?
Non, aucune règle générale ne l’impose. Certaines formations l’attendent, d’autres non : regardez les consignes du mémoire et la grille d’évaluation, et posez la question à votre directeur ou directrice de mémoire. Le temps d’un mémoire est limité ; une méthode menée avec soin vaut mieux que trois méthodes survolées.
Une triangulation modeste reste souvent possible : interroger deux catégories de personnes au lieu d’une, lire les documents officiels qui encadrent la situation étudiée, ou organiser un focus group après vos entretiens pour discuter vos premiers thèmes. Si vous ne triangulez pas, expliquez dans la méthodologie comment vous avez assuré autrement la qualité de l’analyse : un entretien pilote, une grille de codage explicite, des extraits cités avec leur horodatage.
Appliquer la triangulation en six étapes
Une triangulation décidée au moment de rédiger se voit : les sources restent côte à côte sans jamais se répondre. Prévoyez-la dès la problématique.
- 1
Fixez le but
Convergence, complémentarité ou les deux ? Décidez-le pour chaque sous-question, car le but détermine les sources dont vous avez besoin. - 2
Choisissez des sources sur la même question
Chaque source doit pouvoir dire quelque chose du même phénomène : un règlement sur les aménagements d’études et des entretiens sur la façon dont les étudiants les utilisent, par exemple. - 3
Organisez l’ordre
Lire les documents tôt aide à préparer le guide d’entretien. Un focus group placé après les entretiens permet de discuter vos premiers thèmes avec d’autres personnes. - 4
Analysez chaque source séparément
Codez chaque source pour elle-même, si possible avec la même grille de codage, avant toute comparaison. - 5
Confrontez les sources dans une matrice
Un tableau avec un thème par ligne, une colonne par source et une colonne de lecture. Indiquez chaque fois si les sources convergent, se complètent ou divergent. - 6
Rendez-en compte
Dans la méthodologie, nommez les types de triangulation, leur but et ce qu’ils ont apporté. Dans les résultats, montrez aussi les divergences et la façon dont vous les expliquez.
Préparer les entretiens, le focus group et les documents
Les sources ne se comparent que si elles sont préparées de la même façon. Retranscrivez les entretiens et le focus group avec les mêmes conventions, pour que les différences viennent des données et non de la manière de retranscrire. Dans le focus group, notez qui parle à chaque prise de parole : l’interaction fait partie des données. Pour chaque document, relevez l’auteur, la date et le statut, public ou interne, et remplacez les noms de personnes privées par des pseudonymes.
Vérifiez d’abord les règles de votre établissement : une voix permet d’identifier la personne, et Spirelight ne propose pas d’accord de sous-traitance des données. Si votre établissement l’autorise, vous pouvez retranscrire vos entretiens et votre focus group dans un même projet : vous obtenez un premier jet avec les locuteurs et un horodatage à chaque prise de parole, que vous corrigez en écoutant, puis vous codez toutes les retranscriptions avec la même grille de codage. Là où plusieurs voix se chevauchent, réécoutez avec attention avant de valider l’attribution des propos.
Les critiques de la triangulation et ses limites
Comme le rappellent Sabine Caillaud et Uwe Flick dans un chapitre de 2017, Denzin avait d’abord proposé la triangulation comme une stratégie de validation : des résultats qui convergent d’une méthode à l’autre seraient justes. Cette lecture a été critiquée, notamment par Flick lui-même dans un article de 1992 qui demandait si la triangulation était une stratégie de validation ou une alternative. Elle a cédé la place à une autre idée : chaque méthode construit à sa manière le phénomène étudié, et il faut prêter attention aux différences théoriques entre les méthodes. La triangulation apparaît alors moins comme une stratégie de validation que comme une alternative à la validation, qui permet une compréhension plus large et plus profonde du phénomène.
Pour votre mémoire, retenez quatre limites :
- Une convergence n’est pas une preuve. Deux méthodes qui partagent le même angle mort se confirment sans avoir raison.
- Des méthodes différentes ne recueillent pas la même chose. En focus group, vous entendez ce que les gens disent devant d’autres ; en entretien, ce qu’ils racontent seuls à un enquêteur. Un écart peut venir de la méthode : discutez-le avant d’en faire un résultat.
- Le mot ne suffit pas. Écrire « triangulation » dans la méthodologie ne prouve rien ; c’est la confrontation des sources, dans les résultats, qui compte.
- Chaque source ajoute du travail et des obligations. Plus de recueil, de retranscription et d’analyse, mais aussi plus de consentements, et des documents qui mentionnent parfois des tiers.
Exemple fictif : entretiens, focus group et documents
L’exemple termine l’enquête fictive de Camille, en master 1 de sociologie, déjà suivie dans les articles sur l’entretien semi-directif et le focus group. Les sources, les extraits et le règlement sont fictifs.
Question de recherche : comment les étudiants salariés organisent-ils leur temps pendant la période des partiels ? Camille combine trois sources :
- Entretiens : huit entretiens semi-directifs, de E1 à E8.
- Focus group : six autres étudiants salariés, de P1 à P6, réunis après les entretiens.
- Documents : le règlement des études de son université et la page qui présente le régime spécial d’études.
Son but est la complémentarité, et la convergence pour une sous-question : sur qui les étudiants comptent-ils pour s’organiser ? Elle code les trois sources avec la même grille, puis les confronte :
| Thème | Entretiens | Focus group | Documents | Lecture |
|---|---|---|---|---|
| Aménagements demandés à l’université | Deux étudiants sur huit ont demandé le régime spécial d’études | P4 découvre le dispositif pendant la séance | Le règlement prévoit un régime spécial d’études sur justificatif | Complémentarité : le dispositif existe, mais il est peu connu des participants |
| Arrangements au travail | « Les semaines de partiels, je ne pose pas de congés, je les échange. » (E5, 00:21:37) | « Demander, c’est déjà se faire remarquer. » (FG, P5, 00:19:02) | Les documents n’en parlent pas | Convergence : on s’arrange entre collègues plutôt que de solliciter le responsable |
| Sens de ces arrangements | Présentés comme un choix personnel | Présentés comme une règle tacite ; P1 la conteste | Sans objet | Divergence, expliquée par la méthode : seul, on parle de choix ; en groupe, la norme apparaît |
Éthique : Camille ne nomme ni les employeurs ni son université, et décrit le règlement sans en donner la référence exacte, pour que les participants restent difficiles à identifier.
Dans ses résultats : « Entretiens et focus group convergent : la plupart des étudiants rencontrés s’arrangent entre collègues plutôt que de solliciter leur responsable. Ils divergent sur le sens de ces arrangements, présentés comme un choix en entretien et comme une règle tacite en groupe. Cet écart tient en partie à la méthode, et il est discuté comme tel. »
La matrice fait apparaître les trois cas : une complémentarité, une convergence et une divergence. Camille ne tranche pas la divergence en faveur d’une source ; elle l’explique par la différence entre ce que l’on dit seul et ce que l’on dit devant d’autres, dans l’esprit de la critique de Flick. Elle ne conclut pas non plus que le régime spécial d’études est inutile : son matériau montre seulement qu’il est peu connu de ses participants.
Questions fréquentes
- Qu’est-ce que la triangulation ?
- C’est l’étude d’une même question de recherche sous plusieurs angles : plusieurs sources de données, plusieurs méthodes, plusieurs chercheurs ou plusieurs théories. Vous comparez ensuite les résultats pour voir où ils convergent, où ils se complètent et où ils divergent. Le mot vient de la topographie, où l’on situe un point à partir de deux points connus.
- Quels sont les types de triangulation ?
- Norman K. Denzin en distingue quatre : la triangulation des données (plusieurs sources, moments ou lieux), la triangulation des chercheurs (plusieurs personnes qui codent ou interprètent), la triangulation théorique (plusieurs cadres pour lire les mêmes données) et la triangulation méthodologique (plusieurs méthodes de recueil). Dans un mémoire qualitatif, les plus accessibles sont la triangulation des données et la triangulation méthodologique.
- La triangulation est-elle obligatoire dans un mémoire ?
- Non, aucune règle générale ne l’impose. Vérifiez les consignes et la grille d’évaluation de votre formation, et posez la question à votre directeur ou directrice de mémoire. Une triangulation modeste, comme deux catégories de participants ou des documents lus en plus des entretiens, est souvent possible. Sinon, expliquez dans la méthodologie comment vous avez assuré la qualité de l’analyse.
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